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15/12/2017

Les enfants perdus du djihad


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IRIB- Depuis le début du conflit syrien, des milliers de jeunes Européens, parfois mineurs, dont une majorité de Français, ont rejoint la zone des combats. Laissant des familles incrédules et désemparées. Nous les avons rencontrées.

«Je vous supplie de nous laisser tranquille!» La communication s’achève avant d’avoir commencé. Le dénominateur commun aux parents dont les enfants sont partis rejoindre le front syrien, c’est une détresse insondable doublée d’une sourde absence d’espoir. Des sentiments souvent tus par pudeur, par dignité aussi. Plus que tout, pères et mères craignent pour la vie de leurs enfants. Témoigner les terrorise. Il faut alors insister. Beaucoup. Pour les convaincre que les médias sont aussi là pour leur offrir une page blanche où crier leur colère, écraser leurs larmes, appeler leurs enfants à la raison.Rompre le silence et l’isolement des familles est indispensable. Leur donner la parole, nécessaire. Parce que leurs enfants sont encore adolescents ou tout juste adultes. Parce que, à 14, 15, 18 et même 20 ans, c’est plutôt l’âge de flirter, de fumer sa première cigarette, de sortir avec les copains, de décrocher un job rémunéré. Certainement pas celui du sang, de la guerre et de la mort. Certains parents redoutent qu’une médiatisation excessive mette un terme au lien ténu des SMS, des appels téléphoniques, des communications par Skype, négociés âprement avec leurs gamins sur le front. Ils ont peur de les mettre en danger. Mais ne le sont-ils pas déjà?«Oh que si!», rétorque Meriam, pressée de faire connaître son combat au plus grand nombre. Française d’origine tunisienne, «mais avant tout française et fière de mon pays», Meriam a 25 ans et mène la vie d’une jeune femme diplômée, jolie, aimée. Jusqu’à cette date fatidique où tout bascule: «Le 14 octobre 2013, le père de ma fille est parti, Assia dans les bras, rejoindre le front syrien!» Mariée en 2011 à un jeune homme de 23 ans aux mêmes origines qu’elle, Meriam donne naissance à un beau bébé en avril 2012. «Et puis les radicaux lui sont tombés dessus.» En quelques semaines, son mari change complètement de comportement et se rapproche du mouvement fondamentaliste Forsane Alizza (Les Cavaliers de la fierté), dissous en mars 2012 à la demande de Claude Guéant. Il interdit désormais musique et jouets à leur fille et refuse qu’elle soit un jour scolarisée.

Rejoindre l’insurrection syrienne devient une obsession
Meriam retourne vivre chez ses parents et n’accepte les visites du père à sa fille que sous son contrôle. Elle a peur. Un jour, son ex-époux vient chercher la petite pour l’emmener faire des courses. Assia a 18 mois et sa maman ne la reverra plus. Depuis, c’est un dialogue de sourds. «Son dernier appel téléphonique remonte à un mois. J’entendais Assia qui me réclamait en pleurant ; maman! maman! maman! pendant qu’il m’exhortait à les rejoindre où il combat auprès d’al-Nosra, une organisation terroriste proche d’al-Qaida. Il me répétait en boucle: tu dois venir en Syrie, car c’est le seul endroit où notre famille sera en sécurité. Le danger est désormais en France, où nous sommes stigmatisés.» Assia vient d’avoir 21 mois. «Elle est la plus jeune otage détenue par al-Qaida!» dénonce, amère, cette maman en détresse.

La France paie un lourd tribut à cet exode de djihadistes épris de guerre. La Belgique aussi. Vilvorde, est considérée comme l’un des principaux foyers de recrutement pour le djihad en Syrie. Les médias nationaux parlent d’une véritable hémorragie à propos des départs toujours plus nombreux des jeunes issus de ce «quartier» de Bruxelles. Samira se souvient de ses rues peuplées d’une jeunesse dilettante et joyeuse. Des rues désormais sinistres. Selon les autorités locales, une quarantaine de garçons seraient partis rejoindre le front syrien. Selon les habitants de la bourgade flamande, ils seraient plutôt une bonne centaine. Et cela ne cesse de s’aggraver. Les départs s’accélèrent et ce sont des groupes d’une dizaine d’individus qui s’envolent vers la Turquie, zone de passage obligé pour pénétrer dans le pays voisin.
Pimpante dans sa petite robe noire, Samira est une quadragénaire qui partage son temps entre son métier d’éducatrice et son appartement situé au cœur de Bruxelles, où elle élève seule ses quatre enfants. Cette Belge d’origine marocaine est directement concernée: «Quand ma fille est partie, ma vie s’est arrêtée.» Un récit d’autant plus poignant que Nora, cadette de la fratrie, s’est radicalisée à seulement 15 ans. «Ma fille s’est toujours sentie inutile et désœuvrée. Triste en permanence, Nora voulait changer le monde, aider son prochain.»
Alors que la famille pratique un islam plus culturel qu’engagé, la gamine devient ultrapieuse et prie cinq fois par jour. «Deux ans plus tard, alors qu’un jour j’allais chercher son bulletin scolaire au lycée catholique où elle a suivi toute sa scolarité jusqu’au bac, je la vois vêtue du niqab. Elle portait les gants réglementaires et on ne lui voyait plus que les yeux…», détaille Samira en pleurant. Bien que la maman désapprouve puis interdise les choix de sa fille, à 18 ans, Nora épouse un jeune Belge converti de Vilvorde (à peine plus âgé qu’elle) qui, dès l’union consommée, part rejoindre le front syrien. Au petit matin du 20 mai 2013, le lit de Nora n’est pas défait.
Sur sa table de chevet, une lettre. «Maman… J’ai souvent trempé ma plume dans mes larmes pour t’écrire ce petit mot. Allah me regarde d’en haut. Tu me regardes d’en bas, accepte mon choix. Je t’aime en Allah, je t’aime à la folie mais j’aime Allah avant tout (…). Quand je ne serai plus là, j’espère que tu te diras que tu es fière de ta fille…» Nora s’est envolée pour retrouver son mari. Samira apprendra que le jeune époux est mort au combat d’une balle dans la tête sept jours après son arrivée. Depuis deux mois, cette maman désorientée n’a plus que de rares nouvelles de sa fille, qui lui répète inlassablement: «Je vais bien…»

Les recruteurs usent d’un support redoutable: le terrorisme informatique
Aujourd’hui, 10% des djihadistes seraient des femmes. Christian Jean, membre du dialogue interreligieux et interculturel de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), est un ancien catholique pratiquant devenu musulman. Spécialiste de l’islam radical, il rappelle que l’adolescence est un moment propice à une crise identitaire, une tranche d’âge où garçons et filles sont «en quête ou plutôt en perte de sens».
L’enthousiasme juvénile des gamins est un terreau fertile pour toute mouvance sectaire à la recherche de petites mains, de va-t-en-guerre dociles et malléables, d’activistes bon marché, comblés par la dimension épique de tout conflit armé. Les recruteurs usent d’un support redoutable: le terrorisme informatique ; la version 2.0 de la guerre, le «cyber djihad» dans leur jargon. En revanche, que font des jeunes filles (voire des fillettes) sur le sol syrien? «La guerre sainte du sexe. Elles se rendent en Syrie afin d’assouvir les besoins physiques des combattants moudjahidins. Avec l’espoir d’être enceinte d’un de ces héros de guerre. C’est une autre forme de djihad validée par des dignitaires salafistes religieux qui voient dans ces actes une façon légitime de participer au conflit armé», s’insurge Christian Jean.
Les mariages se font en un clic sur Skype. La plus jeune «fiancée du djihad» a 15 ans. Il y a quelques jours, son frère Fouad est allé la chercher à la frontière turco-syrienne dans l’espoir de la ramener à Avignon. Elle a été localisée à Atmé, au cœur d’une zone sous contrôle des groupes les plus extrémistes, et Fouad a échoué. Me Guenoun, avocat de la famille, a décidé de déposer une requête pour «enlèvement d’enfant et victime de traite d’êtres humains».
Véronique, Yasmeen, Dominique, Fouad, Françoise, Louisa et d’autres encore (certains prénoms ont été modifiés, car les dossiers de leurs enfants sont en cours d’instruction) espèrent le retour de leur fils, leur sœur, leur fille, leur nièce, tous partis rejoindre la Syrie du jour au lendemain. Leurs témoignages regroupent de troublantes similitudes. Qu’ils se nomment Sam, Isabelle, Idriss, Nora, Jejoen ou Nicolas, tous se sont radicalisés en un clin d’œil. Qu’ils soient musulman d’origine, sans conviction religieuse, catholique ou athée, élève brillant ou en difficulté, issu de milieu favorisé ou de foyer modeste, ils sont d’abord «orientés» par un copain ou une copine de leur âge vers une pseudo-cause humanitaire, afin de venir en aide au peuple syrien, victime des atrocités du régime de Bachar el-Assad. L’absence de perspectives économiques et sociales, le chômage comme seul débouché, les questions permanentes d’identité, d’inégalités et de discriminations créent un climat favorable à la radicalisation.Monde virtuel et monde réel ne se distinguent plus sur le webUne fois la trame posée, reste à attirer ces jeunes sur internet. Un outil de propagande d’une redoutable efficacité, capable de métamorphoser des gamins boutonneux en kamikazes.
C’est dans l’espace virtuel que les jeunes se font réellement harponner. Tapie derrière des vidéos d’une violence insoutenable, derrière des comptes Facebook glorifiant les moudjahidins, de photos de combattants satisfaits posant en treillis et armes lourdes, la propagande promet l’islam radical comme seul rempart à l’ordre mondial.
«Voilà des jeunes chauffés à blanc par les vidéos diffusées sur le net, s’agace le juge antiterroriste Marc Trévidic. Dans le passé, le processus de radicalisation était beaucoup plus long. Il passait par des réunions où la « bonne parole » était diffusée. C’était le cas en particulier de Londres avec les mosquées de Baker Street et Finsbury Park. Aujourd’hui, il existe un accès simplifié à des discours eux aussi simplifiés sur des sites islamistes. Le discours djihadiste s’est démocratisé pour toucher le plus grand nombre. Moins intellectuel, moins élitiste, il a pour vertu de convaincre les masses. L’argumentation religieuse est très pauvre. Et puis il y a le choc des images. Elles montrent les victimes musulmanes d’un côté, la splendeur du djihad de l’autre. Tout cela a un impact évident d’une rapidité édifiante chez nos jeunes. Ces photos s’adressent à leur émotion et non à leur raison. C’est bien pour cela que ça marche chez les plus jeunes.»
Vient le jour du départ, où tout apparaît organisé. Jusqu’à l’approvisionnement en nourriture. Selon le ministre de l’Intérieur: «La masse des partants est plus significative à Toulouse ou à Strasbourg, parce que ces filières ultra-organisées sur le terrain sont plus ou moins performantes dans certaines villes de France.» Les apprentis djihadistes sont visiblement briefés sur les raisons de leur voyage à donner aux familles: vacances à Dubaï ou missions humanitaires au Proche et Moyen-Orient. Quand ils ne partent pas à l’école, comme tous les matins, sac au dos, sans un mot.Source : Le Figaro
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