Réponse de Smaïn Bédrouni à Mr. Yazid HADDAR qui demande « quelle place l’intellectuel occupe-t-il dans le débat politique en Algérie ? »


Cher Mr. Yazid HADDAR,

Dans votre article intitulé « quelle place l’intellectuel occupe-t-il dans le débat politique en Algérie ? », il est écrit que « l’arrivée d’une nouvelle génération monolingue, sans esprit critique scientifique, rend le débat intellectuel usant, redondant et faible au niveau du continu, » que « certains titres de presse reflètent l’image de cette détérioration tragique de notre vie intellectuelle » et je dois vous avouer que cette description m’a alerté venant de la part d’un neuropsychologue sensé prendre conscience des projections psychologiques. C’est pourquoi, je me suis dit qu’il pouvait éventuellement être d’utilité publique de répondre aux questions, toutefois assez banales, contenues dans le commentaire que vous avez publié sur le site liberté Algérie.

Ce texte nous fait savoir que « dans un édito, Ali Bahman interroge le silence des intellectuels algériens. Cette absence du débat se ressent », dit-il, «  de plus en plus dans la société algérienne » et il ajoute que « la question devrait également en interroger plus d’un, car qu’avions-nous fait pour assurer le bon déroulement des débats dans notre société ? La balle n’est pas uniquement entre les mains du pouvoir, mais également entre celles de la société civile, et chacun a une part de responsabilité dans ce blogage. » (Je pense que vous vouliez parler de blocage ?)

A la lecture de ces lignes, j’ai ressenti une sensation de déprime émanant de l’auteur, j’ai ensuite été pris de pitié et je me suis dit qu’il était hors de question de laisser qui que ce soit subir une telle détresse psychologique et que je devais absolument l’aider à sortir de ce blocage.

Puisque Ali Bahman explique que si la balle n’est pas uniquement entre les mains du pouvoir, mais également entre celles de la société civile et que chacun a une part de responsabilité dans ce blocage, il est de notre devoir de comprendre que pour que les débats se déroulent correctement, il suffit simplement que les personnes qui s’expriment, le fassent dans les règles de l’art. En effet, débattre, n’est pas le fait d’échanger des insultes ou de se donner des coups de poing.
Si les intellectuels algériens ne sont pas très attirés par les médias télevisés ou radiophoniques, je les comprends parfaitement, sachant que ce n’est tout simplement pas leur rôle que de faire gonfler l’audimat au grand plaisir de l’animateur et des actionnaires de la chaine télé. C’est plutôt celui des artistes professionnels du monde du spectacle. Vous comprendrez facilement que les intellectuels préfèrent tout simplement écrire tranquillement lorsqu’ils ont des choses importantes à développer et à partager avec le public. L’intellectuel a très souvent besoin de calme pour mieux se concentrer et avancer dans ses recherches, ses analyses. Par ailleurs, avec le développement d’internet, nous avons plus de facilités à écrire dans les  forums de discussions scientifiques, spécialisés de préférence, afin de ne pas perdre notre temps avec ce que l’on appelle les trolls. Ces derniers existent non seulement sur internet, mais aussi à la télévision, comme vous allez le comprendre.

Vous comprendrez également assez facilement que votre article pourrait très bien être considéré comme déplacé, lorsque vous interrogez le lecteur en disant « Quel impact le débat intellectuel peut-il avoir dans cette période de notre histoire ? ».

Si le débat scientifique et intellectuel n’a pas pris la forme que vous auriez visiblement souhaitée, il nous faudra nous résigner à admettre qu’il ne nous revient pas de droit d’imposer aux intellectuels notre manière d’agir ou de communiquer. Les espaces et plateformes de libre expression sont de plus en plus nombreux et la scène télévisée n’est plus exclusive depuis assez longtemps déjà. Nous ne pourrions restreindre l’espace de liberté d’expression à celui de la radiotélévision et vous allez comprendre pourquoi.

Des lors que vous prenez conscience de ce qui précède, les réponses aux questions suivantes viennent d’elle-même.

Vous bloquez encore lorsque vous dite que « l’école a réduit la pensée critique à caractère religieux (licite et illicite) », que « le législateur a introduit des lois qui sanctionnent tout débat critique sur la religion, sur les hommes politiques, etc. » et vous vous demandez si « un débat sans esprit critique » est « possible » et si « le débat, comme le présentent quelques médias publics à sens unique, c’est-à-dire pas de critique, pas de commentaire, seulement « justifier » le choix du pouvoir en place ? Le rôle de l’intellectuel est-il de justifier ou de critiquer ? », et vos questions ne sont pas claires du tout.

Si vous posiez plus clairement les bonnes questions, vous obtiendrez certainement plus facilement les réponses les plus limpides. Toutefois je vous répond quand même que vous vous contredisez ici encore, puisque si l’Ecole que vous mettez en accusation n’a pas pour vocation de réduire la pensée critique, elle doit en plus enseigner les bases de la vie en société et donc enseigner ce qui est permis ou non, ce qui est licite et illicite. Ceci justement, afin de fournir aux élèves des repères utiles qu’ils pourront étudier et approfondir tout au long de leur existence. Qui souhaiterait priver les jeunes de leurs bagages ?

« Des lois qui sanctionnent tout débat critique » ?

Contrairement à ce que vous affirmez, le législateur n’a pas introduit des lois qui sanctionnent tout débat critique sur la religion, sur les hommes politiques, etc. C’est votre propre lecture des faits qui vous bloque ici encore. La réalité est que le législateur s’est trouvé contraint d’introduire des lois afin de sanctionner les atteintes à l’intégrité, à l’honneur et à la dignité humaine, parce que beaucoup de personnes ne font pas la différence entre la liberté d’expression et la liberté d’insulter et d’agresser. Le législateur est dans son rôle d’établir le cadre juridique et les limites à la liberté d’expression, afin d’éviter tout abus qui contredirait ces mêmes libertés. Le débat dans un esprit critique nécessite obligatoirement le fait de respecter ces points élémentaires, si non, il ne s’agit plus de débat, mais d’agressions et de conflits et c’est bien le devoir de la justice que de veiller à la protection des personnes et à l’ordre publique.

Les chercheurs et intellectuels n’ont pas à être conduits au pied de l’échafaud

Si quelques médias auraient tenus « des débat publics à sens unique, c’est-à-dire pas de critique, pas de commentaire, seulement “justifier” le choix du pouvoir en place », cela n’a rien de surprenant, dans la mesure ou même s’il est très facile de trouver de nombreux intellectuels algériens pour débattre dans les règles de l’art, ces derniers n’intéressent peut-être pas forcément les animateur télé ou radio qui chercheront à gagner l’attention du public à l’aide de scandales plutôt qu’avec des discussions scientifiques qui peuvent devenir parfois assez ennuyeuses pour certains. Ce n’est pas de la faute des intervenants, cela est du à une sélection calculée de la part des animateurs télé. Le rôle du chercheur et de l’intellectuel honnête n’est pas de dire n’importe quoi pour plaire à l’animateur ou au public, mais de présenter des vérités et découvertes à la connaissance collective. Cela coûte très cher et je le dis en connaissance de cause, les chercheurs et intellectuels n’ont pas à être conduits au pied de l’échafaud.

Le fils du colonel Amirouche (ra)

Si vous vous plaignez de l’absence de contradiction dans les débats, vous dite aussi que « cette année était riche par ces contradictions, en premier le débat sur l’histoire. » et vous poursuivez en dénonçant le fait que le fils du colonel Amirouche (ra), dans une émission télévisée, a suscité un débat sur l’Émir Abdelkader et que cela lui a coûté quelques mois de prison ».  En présentant les choses de cette manière, en plus de vous contredire vous-même, vous dites clairement que la raison pour laquelle il a été poursuivi en Justice est qu’il aurait suscité un débat sur l’histoire et ceci est parfaitement faux et intellectuellement malhonnête de votre part.

La réalité est que ce sont les médias qui ont tout intérêt à entretenir cette idée, dans la mesure où ils savent parfaitement ce qu’ils ont fait, à savoir que c’est eux-mêmes qui ont instrumentalisés cette affaire et qu’ils ont utilisés le prestige du fils du célèbre et respecté colonel Amirouche (ra), dans le but de créer un scandale afin de gonfler leur audimat.
Le fait qu’ils craignent à présent que le fils du colonel Amirouche (ra) puisse réfléchir sur les véritables raisons qui l’ont conduit à sa condamnation et qu’il finisse par comprendre qu’il a été piégé par les médias qui l’ont utilisés de manière aussi odieuse est parfaitement normal et si l’on souhaite aider la victime de cette manipulation perverse, nous devrions certainement lui expliquer honnêtement qu’il a été piégé et instrumentalisé par des journalistes sans scrupule.

Noureddine Aït-Hamouda, le fils du colonel Amirouche (ra), a été poursuivi et condamné pour avoir proféré des insultes « atteinte aux symboles de l’État et de la révolution », « atteinte à un ancien président de la République », « atteinte à l’unité nationale », « incitation à la haine et discrimination raciale », uniquement parce que des journalistes avaient vu en lui une personne qui n’avait pas forcément conscience que l’insulte n’est pas permise dans un débat digne de ce nom et qu’il était possible de l’utiliser pour créer le scandale d’une attaque agressive portée en direction des valeur nationales.  Je pense que ce sont les journalistes qui auraient du être poursuivis en justice et non le fils du Colonel que personnellement je considère comme la premiere victime de cette odieuse manipulation.

La Justice garanti le débat contradictoire

Concernant le cas de l’islamologue Saïd Djabelkhir, chercheur en islamologie, qui a écopé de trois ans de prison ferme après avoir été poursuivi par sept avocats et un autre universitaire pour “offense aux préceptes de l’islam et aux rites musulmans, vous prenez sa défense en disant que l’intervention de l’islamologue Saïd Djabelkhir était faite dans un cadre académique, que sa démarche était intellectuelle, qu’elle allait dans le sens d’enrichir le débat sur la religion et de sortir du “moule idéologique dominant” et vous vous permettez de mettre en accusation la Justice une nouvelle fois en disant que « la loi n’assure pas le débat », mais « qu’elle le censure ». Ceci est une contradiction supplémentaire de votre part sachant que la Cour de Justice garantit justement cet espace de libre expression et que les tribunaux ont pour vocation d’entendre les avis contradictoires en donnant la parole la plus libre à la défense et à l’accusation avant de porter un jugement visant à résoudre un conflit entre deux entités ou personnes qui ne parviennent pas à s’entendre à l’amiable. La Justice est le garde fou indispensable dans une société démocratique et son devoir est aussi de garantir la préservation de la paix et du bien-être publique.

Dans le cas de l’islamologue Saïd Djabelkhir, en effet, l’article 144 du code pénal algérien stipule que “quiconque offense le prophète (que la paix soit sur lui) et les autres prophètes et messagers de Dieu (que la paix soient sur eux) ou les préceptes de l’islam (que ce soit par écrit, dessin, déclaration ou de tout autre manière) peut être condamné de 3 à 5 ans d’emprisonnement et une amende de 50 000 DZD à 100 000 DZD”, soit l’une de ces deux peines. Les poursuites pénales sont engagées par les autorités publiques et vous vous questionnez pour savoir à quel moment peut-on être offensant ou débattant et qui peut le décider ?
Je vous réponds que c’est à la Justice d’en juger, car elle dispose de tous les moyens et expertises dont elle à besoin pour cela. En effet, elle fait appel à des experts agréés, si nécessaire et l’Algérie ne manque pas de Oulama. Je pense que la véritable question que vous devriez vous poser ici serait plutôt de savoir pourquoi certains ont-ils besoin d’instrumentaliser la religion ou les symboles de l’Etat en les utilisant pour jeter un pavé dans la mare, si ce n’est pour s’exposer publiquement comme des faux prophètes ou de singer des ignorants de l’étranger ?  Personnellement, je trouve plutôt rassurant le fait que la législation algérienne soit soucieuse de la préservation des Valeurs auxquelles nous sommes tous attachés. Je suis moi-même parfaitement en mesure de débattre avec monsieur Noureddine Aït-Hamouda et monsieur Saïd Djabelkhir au sujet de ce qu’ils avancent, mais je ne le ferais pas devant les médias, car ce ne sont pas ces derniers qui sont à l’origine de ce qu’ils affirment et que l’intention de quelques journalistes sans morale n’est pas toujours le dévoilement de la vérité, mais trop souvent d’imposer une « vérité » bien définie, qu’elle soit juste ou non, celle à laquelle ils croient ou plutôt qui leur a été commandée. Tout ceci de la part des médias n’est que du spectacle et de la manipulation de masse mon cher monsieur et je suis convaincu que, ni les symboles nationaux, ni l’Islam, ni les chercheurs et intellectuels, ni même Saïd Djabelkhir, ou bien encore Noureddine Aït-Hamouda ne devraient être instrumentalisés dans de tels spectacles folkloriques ridicules.

Vous achevez votre billet en disant que « les deux exemples mentionnés plus haut montrent les limites d’un débat intellectuel serein » et je pense, quand à moi, que si vous présentez les choses de cette manière, c’est parce que vous souhaitez réellement comprendre ce qu’il se passe. J’espère que mes explications vous permettront de mieux y parvenir.

La responsabilité des juges ou la qualité de la presse ?

Vous avez avancé qu’il y a 40 ans, ce genre de débat se faisait publiquement dans nos universités et nos espaces culturels sans que personne ne soit offensé, mais vous avez oublié de préciser que dix ans plus tard, nous avons vécu la décennie noire, lorsque que certains ont décidé de parler le langage des armes. Reconnaissez que si les Juges avaient menés des instructions au sujet de ces débats publics dans nos universités et nos espaces culturels, les conflits auraient pu être évités avant même que les choses ne puissent prendre une telle ampleur.

Enfin monsieur Yazid, vous plongez dans le désespoir en disant que « l’arrivée d’une nouvelle génération monolingue, sans esprit critique scientifique, rend le débat intellectuel usant, redondant et faible au niveau du continu*. Certains titres de presse reflètent l’image de cette détérioration tragique de notre vie intellectuelle. Que faire ? »  Et, je vous réponds avec la plus grande compassion, que vous pourriez simplement changer de presse et en selectionner une bien meilleure à lire sur ces sujets.

Je conclus en vous souhaitant de bonnes commémorations du premier novembre 1954, ainsi qu’à tou(te)s les algérien(ne)s et  leurs ami(e)s.

Bien cordialement

Tahiya el Djazaïr
Allah yerham shouhada

 

Smaïn Bédrouni
31 octobre 2021

 

* Vous vouliez certainement dire « contenu » plutôt que « continu ».

 

YAZID HADDAR est Psychologue spécialisé en Neuropsychologie
Psychothérapeute en préparation d’un doctorat d’Etat en Psychologie
Il est psychologue spécialiste en neuropsychologie. Exerce dans un I.M.PRO (Institut médico-psychologique et professionnel) et un SESSADPro. Chargé d’enseignement à l’université Catholique de Lille et donnais des formations spécialisées à l’IRTS  Haut de France.
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