La banqueroute de l’escroquerie « libérale »

Les responsables de la crise financière internationale
actuelle devront "rendre des comptes" et être
"sanctionnés". C’est ce qu’a déclaré lundi soir à New York Nicolas
Sarkozy en marge d’une soirée de bienfaisance. Silencieux depuis une semaine,
le président français devait s’exprimer à l’ONU puis se prononcer jeudi à Toulon un grand discours
de politique économique. Qui peut croire au caractère philantropique et humaniste du capitalisme qui amorce sa descente aux enfers?

La banqueroute de l’escroquerie
« libérale »

Au XIVe siècle, les banquiers lombards, avec le soutien du système
vénitien, avaient endetté la plupart des Etats européens, qui avaient
dû donner tous leurs revenus en gage. Ils leur fournissaient de quoi
continuer à opérer sans toutefois leur permettre de rembourser.Cependant, lorsque le Roi d’Angleterre fit défaut, la veille de sa
chute, même si l’on sentait le vent du boulet, les spéculations sur les
titres de la dette allaient bon train et dans tous les sens. Un trader
du XXIe siècle appellerait ce phénomène « volatilité ». En fait, face à
l’abîme, chacun des parieurs s’efforçait de faire encore quelques gains
en espérant vendre au dernier moment sa camelote à plus bête ou moins
bien informé que lui. Beaucoup pensaient aussi que la capacité des
Etats à émettre de la monnaie, en rognant le titrage en or ou en
argent, pourrait être illimitée. La suite fut un effondrement de
l’Europe, la peste noire et les danses macabres dont, même dans les
économies relativement isolées de l’époque, il fallut deux ou trois
générations pour se remettre. Pour utiliser le langage mécaniste des
experts d’aujourd’hui, l’effondrement n’était pas imprévisible, mais
inexorable, car il se trouvait inscrit dans les gènes, ou, si l’on
préfère, dans la logique même du système.

La désintégration du système financier et monétaire
international actuel est de même nature, mais bien plus grave dans
l’économie « mondialisée » et la « société ouverte » de M. Soros.
Cependant, alors que j’écris ces lignes, le CAC-40, l’indice boursier
de la place de Paris, vient de rebondir à la hausse de 9 %. Arrêtez
donc de raconter des histoires, diront les esprits bien en Cour, ils
ont trouvé la solution et vous, dans votre coin, vous prétendriez en
savoir plus qu’eux ? Eh bien oui. Car « eux » extrapolent à partir des
tendances du passé et croient que l’économie est un jeu à somme nulle,
un combat où il y a ceux qui perdent et ceux qui gagnent. Ils sont
incapables de voir deux choses. La première est qu’il arrive un moment
où les gagnants ne peuvent plus être payés par les perdants (c’est le
« risque de contrepartie »), car les perdants ont fait banqueroute.
Alors, les gagnants demandent aux émetteurs de monnaie (la monnaie
électronique des banques et des sociétés d’assurance) de renflouer les
perdants pour qu’ils puissent les rembourser. C’est ce qui arrive
aujourd’hui, mais à un moment donné, désormais très proche, l’on ne
croira plus que la monnaie émise vaille ce que l’on prétend. Alors se
déclenche l’hyperinflation, brutalement, comme dans l’Allemagne de
Weimar, en 1923. Ah ! dira-t-on encore, mais depuis, on a fait de
grands progrès, on a inventé des « stabilisateurs ». C’est pourtant ces
stabilisateurs qui sont en train de se désintégrer sous nos yeux. Ils
sont aussi utiles que les béquilles des aveugles dans la parabole
illustrée par Bruegel. Le trou est trop profond pour elles.

C’est ici qu’il faut considérer la deuxième chose à
prendre en compte, bien plus fondamentale. L’argent ou le crédit émis
sert à renflouer les spéculateurs à court terme, et il n’y en a plus
pour les investisseurs à long terme, dans l’équipement de l’homme et de
la nature. Il n’y a plus d’argent pour investir à long terme parce
qu’on renfloue les spéculateurs à court terme !

Voilà où l’on en est aujourd’hui. Pour sauver les
malades douteux, on a contaminé et affaibli tout l’organisme, jusqu’au
système nerveux central, le système mondial de banques centrales ! Et
la hausse des bourses de ce jour est une danse malsaine autour du
cercueil de l’économie réelle, des travailleurs et des contribuables.
C’est la dernière gorgée de poison fournie aux amateurs, qui ont
apprécié le geste à son juste prix : gagner autant que possible en
faisant aussi vite que possible.

Vous voulez du concret ? Allons-y. En 1998, la Réserve
fédérale américaine (Fed) et l’ensemble des plus grandes banques du
monde ont sauvé le hedge fund (fonds hyper-spéculatif) Long Term
Capital Management en épongeant ses pertes. Elles ont dû avancer 3,4
milliards de dollars. Michel Camdessus, alors à la tête du Fonds
monétaire international (FMI), déclara que le « notionnel » (l’effet
produit par les paris sur le sous-jacent, le fondement des paris à la
baisse ou à la hausse) était si élevé que si un second LTCM s’était
présenté, tout le système international se serait effondré. Or
aujourd’hui, les pertes encourues ou potentielles sont plus de mille
fois supérieures à celles de LTCM ! Lehman Brothers, c’est LTCM à la
puissance 100 (Lehman possédait plus de 600 milliards d’actifs) et AIG,
le plus grand assureur américain, c’est Lehman à une puissance si
élevée que la Réserve fédérale a dû lui fournir 85 milliards de dollars
pour lui éviter la faillite, et avec elle, celle de toute la finance
planétaire. La Fed a procédé contre toutes les règles écrites
jusque-là. En effet, elle n’a normalement pas à fournir du crédit aux
assureurs qui ne sont pas de son ressort, et elle a dû prendre le
contrôle de 79,9% du capital d’AIG, ce pourquoi elle aurait condamné
toute institution osant faire la même chose il y a quelques semaines.

Bien pire, le risque d’effondrement généralisé de tout
le système et de tous ses actifs est si grand que l’Etat américain
vient de s’engager à aider les banques à épurer tous leurs titres
autrement invendables. C’est la nationalisation absolue des pertes
après la privatisation systématique des gains ! Il s’agit d’un vaste
système de « defeasance », auprès duquel tous les perdants,
c’est-à-dire l’ensemble des établissements financiers américains,
pourront liquider les milliers de milliards de créances douteuses ou de
dérivés de crédit archidécotés (les fameux CDS, les credit default
swaps, des contrats qui permettent d’acheter ou de vendre de la
protection sur des défauts de paiement, dont le total est estimé à la
somme astronomique de 63 000 milliards de dollars ! Le coût de ce vaste
plan serait, pour commencer, de 500 milliards de dollars, puis de
milliers de milliards. A quoi vient s’ajouter le coût du renflouement
de Fanny Mae et Freddie Mac, de 200 milliards de dollars pour commencer
et illimité par la suite, puisque le Trésor américain achètera les
titres subprime qu’ils détiennent sans limite de temps ni de volume.

Quant au marché des produits dérivés qui s’échangent
hors des bourses réglementées (c’est-à-dire de gré à gré, en toute
opacité), il est évalué par la Banque des règlements internationaux à
595 000 milliards de dollars, la mère de toutes les spéculations. C’est
la mesure du fameux risque de « contrepartie » : si un perdant ne peut
pas payer, tous les dominos étroitement imbriqués peuvent à tout moment
suivre. La pyramide s’écroule sous nos yeux, comme je l’avais prédit en
1995, lors de ma candidature présidentielle, et comme Lyndon LaRouche
l’a annoncé dès qu’elle fut construite, sur du vent, ou plutôt sur la
volonté de puissance de joueurs qui ont sacrifié le niveau de vie de
plus de 80% de la population, l’équipement de toute la société et les
salaires à leur frénésie d’accumulation destructrice.

Le fait nouveau est que maintenant, elle est aussi
devenue autodestructrice. Les escrocs sont eux-mêmes victimes de leur
propre escroquerie, puisqu’ils accumulent de la monnaie de singe et
qu’ils ont créé une résistance chez tous ceux qui commencent à
comprendre vers quoi on les mène.

Deux choses, pour finir. Pourquoi les bourses ont-elles
si brutalement augmenté ce vendredi 19 septembre ? Parce que les
spéculateurs ont fêté leur salut temporaire. Et ceux qui avaient
spéculé à la baisse, par des ventes à découvert (en empruntant une
action pour la revendre sur le marché), ont dû racheter en toute hâte
leurs titres moins cher, pour matérialiser leur gain en attendant de
recommencer, ce qui provoque un effet mécanique à la hausse (les
rachats après les ventes). Cela signifie que le gouffre financier, dans
lequel l’économie réelle est en train de sombrer de plus en plus vite,
est maintenant tellement profond que seul le remplacement de toute
urgence du système monétariste par un système de crédit-monnaie, comme
le permet la Constitution américaine et comme le faisait la France
avant 1973, peut sauver le travail et la production réelle de biens,
c’est-à-dire le futur de notre espèce.

Car continuer comme on va (cf. la déclaration de
Jacques Attali, encadré n°3) incitera inéluctablement les puissances
financières en place à recourir, pour protéger leurs avoirs alors que
s’effondre leur monnaie de singe, à des moyens militaires et policiers
de nature fasciste (contrôle d’une désintégration sociale par la
violence et l’induction d’une servitude volontaire). Quand Lyndon
LaRouche parle de « nouvel âge des ténèbres », ce n’est pas pour faire
un effet de style. Ce sont les générations que le monde mettra à se
reprendre, plus encore qu’au XIVe siècle, si la course à l’abîme n’est
pas arrêtée aujourd’hui. Tout de suite, en espérant que la peur soit
bonne conseillère, non comme cette grande peur des bien pensants qui
suivit la crise de 1929 et mena où l’on sait.

Jacques Cheminade

http://www.solidariteetprogres.org/article4577.html