Illusions guerrières
Nous avons tué plus de 500 civils afghans durant cette
seule année.
Oui, nous avons perdu après avoir gagné en Afghanistan et maintenant,
nous allons perdre en tentant de vaincre à nouveau.
Pauvres Algériens ! Leur gouvernement brutal leur sert
encore la même soupe qu’en 1997. Celle année là, le pouvoir avait
annoncé la « victoire finale » sur le terrible ennemi islamiste. A au
moins trois reprises, j’ai rendu compte – non sans une certain ironie,
bien sûr – que les autorités algériennes estimaient que leurs ennemis
avaient finalement été vaincus car les « terroristes » étaient
désormais si désespérés qu’ils décapitaient chaque homme, femme et
enfant dans les villages qu’ils parvenaient à occuper dans les
montagnes environnant Alger et d’Oran.
Et le voilà qui recommence. Après la résurgence des
attentats à la voiture piégée organisés par leurs ennemis de la
nouvelle organisation nommée « Al-Qaïda au Maghreb », le gouvernement
décrépit du FLN a annoncé la « phase terminale »
dans sa lutte contre les islamistes armés. Comme l’a écrit récemment
avec beaucoup esprit le journaliste algérien Hocine Belaffoufi, « selon
ces déclarations … l’augmentation des attaques constitue une preuve
indéniable de la défaite du terrorisme. Plus le terrorisme s’effondre,
plus les attaques augmentent … donc plus il deviendra fort, moins il
y aura d’attaques. »
On nous a également infligé depuis des années ces mêmes
non-sens sur la situation dans le sud-ouest Asiatique. Tout d’abord, en
2001, nous avions gagné la guerre en Afghanistan en renversant le
régime talibans. Puis nous nous sommes remis en mouvement pour gagner
la guerre en Irak. Aujourd’hui – avec au moins un attentat suicide à la
bombe par jour et une nation divisée en enclaves confessionnelles
antagonistes – nous avons gagné la guerre en Irak et revenons sur nos
pas pour re-gagner la guerre en Afghanistan où les talibans –
complètement battus par nos gars il y a sept ans – ont démontré
l’ampleur de leur faillite morale et politique en reconquérant la
moitié du pays.
L’époque semble fort lointaine où Donald « ces choses arrivent » Rumsfeld déclarait : « Un
gouvernement a été mis en place (en Afghanistan), et les islamistes ne
font plus la loi à Kaboul. Il y a bien sûr de temps en temps un jet de
grenade à main, un tir de mortier – mais à New York et à San Francisco,
des gens meurent aussi. Quant à moi, je suis plein d’espoir. »
Etrangement, dans les années quatre-vingt, j’avais entendu un général
soviétique tenir exactement les mêmes propos sur la base aérienne de
Bagram en Afghanistan – oui, cette base aérienne de Bagram, où les
hommes de la CIA ont torturé à mort quelques-uns des Afghans qui
avaient auparavant échappé aux massacres Russes. Ce pimpant général
nous assurait que seuls restaient dans les montagnes afghanes quelques
« terroristes résiduels ». Les soldats Afghans, avec l’aide de l’
« intervention » limitée des forces soviétiques, restauraient la paix
et la démocratie en Afghanistan.
Et maintenant ? Après les progrès « inimaginables »
effectués en Irak – je cite l’humoriste qui occupe encore la
Maison-Blanche – les Américains vont extraire 8 000 soldats de
Mésopotamie et en déverser 4 700 sur les flammes infernales de
l’Afghanistan. Trop peu, trop tard, trop lentement, commente sur un ton
acide l’un de mes collègues français. Il faudrait au moins 10 000
soldats supplémentaires pour espérer venir à bout de ces diables de
talibans qui sont maintenant équipés avec des armes plus sophistiquées,
mieux formés et de plus en plus – amer constat – tolérés par la
population civile locale. Pour comprendre l’Afghanistan, voir :
Irakistan.
A la fin du 19e siècle, les talibans – oui, les
Britanniques appelaient aussi à l’époque leur ennemis enturbannés de
noir les « Talebs » – égorgeaient les soldats britanniques capturés.
Aujourd’hui, cette fâcheuse tradition se répète – et nous en sommes
surpris ! Deux soldats américains capturés lorsque les talibans ont
fait irruption dans leur base située dans les montagnes le 13 Juillet
dernier ont été exécutés par leurs ravisseurs.
Et aujourd’hui il s’avère que quatre des 10 soldats
français tués en Afghanistan le 18 août se sont rendus aux talibans, et
ont été presque immédiatement exécutés. Leur interprète a apparemment
disparu peu de temps avant le début de la mission. Les deux
hélicoptères français qui auraient pu contribuer à renverser la
situation étaient trop occupés à protéger Hamid Karzai, ce président
Afghan sans pouvoir, pour intervenir pour leurs propres soldats. Un
militaire français a décrit les talibans avec une franchise brutale : « ce sont de bons soldats, mais des ennemis sans pitié. »
Le général soviétique de Bagram a maintenant un
successeur en la personne du général David McKiernan, le commandant en
chef pour les États-Unis en Afghanistan, qui a fièrement annoncé le
mois dernier que les forces américaines avaient tué entre 30 et 35
talibans lors d’un raid sur Azizabad près de Herat. « A la lumière des nouveaux éléments de preuve relatifs (sic) aux victimes civiles dans cette … opération de contre insurrection »
l’infortuné général déclare aujourd’hui qu’il estime « prudent » – un
autre gros sic ici – de reprendre son enquête. Les éléments de preuve
« relatives », bien sûr, indiquent que les Américains ont probablement
tué 90 personnes dans Azizabad, pour la plupart des femmes et des
enfants.
Nous – nous, car il faut être franc et reconnaître
notre rôle dans cette triste alliance de l’OTAN en Afghanistan – avons
tué plus de 500 civils afghans durant cette seule année. Y compris lors
de cette frappe de missiles de l’OTAN sur une cérémonie de mariage en
juillet, où nous avons réduit en charpie 47 invités dans le village de
Deh Bala.
Et malgré tout Obama et McCain croient vraiment qu’ils
vont gagner en Afghanistan – avant, j’imagine, de précipiter à nouveau
leurs soldats en Irak lorsque le gouvernement de Bagdad s’effondrera.
Ce que les Britanniques ne pouvaient faire au 19ème siècle, ce que les
Russes ne pouvaient faire à la fin du 20ème siècle, nous allons le
réaliser au début du 21 siècle, en étendant notre horrible guerre au
Pakistan doté de l’arme nucléaire, juste pour faire bonne mesure.
Illusions, encore.
Joseph Conrad, qui avait compris l’impuissance des
nations puissantes, aurait certainement su écrire quelque chose à ce
sujet. Oui, nous avons perdu après avoir gagné en Afghanistan et
maintenant, nous allons perdre en tentant de vaincre à nouveau. Ces
choses arrivent.

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