Finance : la fin d’un monde

Finance : la fin d’un monde

L’effondrement du modèle de Wall Street n’est pas uniquement financier
mais aussi moral. La perspective de l’argent facile, qui a grisé une
génération, a eu pour effet de détourner nombre d’esprits parmi les
plus agiles de domaines d’activité pourtant bien plus utiles
socialement.

Roger Cohen suggère aux jeunes américains
de consacrer leur énergie à relever les infrastructures si mal en point du
pays, à l’image des grands travaux lancés par Roosevelt.
Mais d’autres chantiers, peut-être plus urgents sont à ouvrir. Faut-il rappeler
l’immense défi que constitue le changement climatique pour rendre patent le
fait qu’il est grand temps que la finance n’accapare plus les fonds et les
talents qui seraient plus utilement déployés ailleurs ?
Par Roger Cohen, International Herald Tribune, 17 septembre
2008 (adaptation)
Désormais on écoute Coldplay sur Wall Street :
Autrefois je dominais le monde
Même la mer m’obéissait
Désormais, au matin je dors seul
Et balaie les rues qui autrefois étaient miennes
La fête du crédit est finie pour les maîtres de l’univers. Ecrasez une larme.
Lorsqu’on négocie des morceaux de papier en échange d’autres morceaux de papier
au lieu de faire commerce de choses réelles, un jour quelqu’un se réveille et
réalise que ce papier n’a aucune valeur. Et Lehman Brothers, âgée de 158 ans,
disparaît dans les ténèbres.

Ce à quoi ce nous assistons c’est bien plus que la fin d’une vénérable entreprise. Nous assistons à la mort d’une culture.

Pendant des années, les comptables, les agences de
notation et les cadres de Wall Street vendaient de la camelote et
encaissaient les factures. Les régulateurs, prenant exemple sur le
président Bush, faisaient la sieste. Les deux M – Moi et la Monnaie –
devinrent les piliers de l’époque, et au diable ces putains de guerres
lointaines.

La récente baisse des bourses, la plus forte en une
journée depuis le 11 septembre, m’a rappelé que lors de la réouverture
des marchés, le 17 septembre 2001, quand le Dow Jones plongeait de
684,81 points, certains responsables antidatèrent leurs options de
vente pour en changer le prix afin d’augmenter leurs gains potentiels.

Voilà ce qu’un « meurtre financier » signifie vraiment.
Il n’est pas de meilleure illustration d’une culture où le profit
individuel a éclipsé les notions de bien public, de service public, et
même de décence, et où le culte de l’individu est à l’origine de la
décadence du bien commun.

C’est la culture dans laquelle nous avons vécu. Elle est morte aujourd’hui. Un nouveau réveil américain est nécessaire.

A l’époque où j’enseignais le journalisme à Princeton,
il y a quelques années, j’avais été fasciné par les esprits brillants
et curieux présents dans ma classe. Mais lorsque j’ai demandé aux
élèves ce qu’ils voulaient faire, la réponse à une écrasante majorité a
été : « Oh, je suppose que je vais me retrouver dans une banque
d’investissement ».

Ce n’est pas qu’ils aimaient ces banques, ou croyaient
que leur cerveau serait mieux utilisé à Wall Street en travaillant sur
un bilan. C’était pour l’argent et parce que tout le monde le faisait.

J’ai appelé une de mes anciennes étudiantes, Bianca
Bosker, qui a obtenu son diplôme cet été et est entrée au Monitor
Group, un cabinet de conseil en gestion. Je lui ai demandé quel était
l’état d’esprit régnant parmi ses pairs.

« Eh bien, j’ai plusieurs amis qui avaient fait un
stage d’été chez Lehman, qu’ils espéraient voir se transformer en en
emploi à temps plein, c’est donc un énorme problème », m’a-t-elle dit.
« Tu ne peux pas imaginer à quel point des sociétés comme Merrill
recrutaient dans les universités de la Ivy League. Lorsque j’étais
étudiante, si on pouvait épeler son nom, on avait la garantie d’un
emploi. »

Mais pourquoi donc de jeunes gens impatients de changer le monde se transforment-ils en banquiers d’affaires ?

« Je suppose que la véritable raison c’est l’argent.
On peut soit poursuivre ses études et devoir payer ce faire, soit
gagner un salaire à six chiffres. Et sans rien connaître au sujet de
l’argent, on peut manipuler des centaines de millions ! Pas étonnant
que nous soyons dans ce pétrin : les meilleurs et les plus brillants
deviennent les plus puissants et les pires. »

Selon une étude de Harvard, 39% des anciens étudiants
se dirigent vers les sociétés de conseil et le secteur financier (du
moins c’était le cas en juin). Ce chiffre est inférieur aux 47% – près
de la moitié – en 2007.

Ces statistiques sont le miroir d’une culture victime
d’un travers. Les meilleurs et les plus brillants devraient y réfléchir
à deux fois. Barack Obama a formulé ainsi la question en mai à la
Wesleyan University : méfiez-vous de la « pauvreté des ambitions » dans
une culture où dominent l’envie d’une « grande maison et d’un beau
costume ».

Les étudiants pourraient commencer par lire « une
nouvelle banque pour sauver notre infrastructure » de Felix Rohatyn et
Everett Ehrlich qui plaident pour la création d’un nouvel établissement
destiné à financer les équipements, la National Investment Bank.

Son objectif, à un moment où les Chinois dépensent 200
milliards de dollars dans la construction de chemins de fer et de 97
nouveaux aéroports, serait d’utiliser des capitaux publics et privés
dans un vaste programme de travaux publics. « Cela peut améliorer la
productivité, lutter contre le chômage et élever notre niveau de vie »,
m’a affirmé M. Rohatyn.

Il est absurde que les règles budgétaires actuelles
entraînent la dégradation progressive des infrastructures du pays.
Comment la communauté pourrait-elle prospérer lorsque les ponts
s’affaissement et que les digues cèdent ?

Alors, jeunes gents, inscrivez-vous pour la NIB ! Et
avant cela, lisez donc « Fabriqué en Amérique, l’héritage de la WPA :
Quand FDR Mettait la Nation au travail, » de Nick Taylor. Il montre
comment l’agence gouvernementale WPA un rouage essentiel du New Deal de
Roosevelt, a remis des millions de chômeurs au travail sur les
barrages, les aéroports et ainsi de suite. C’est un livre qui montre
comment un leadership politique inventif peut rallier à lui une nation
en crise.

Ecoutons Coldplay :

Aujourd’hui, le vieux roi est mort, vive le roi !

Oui, la mort de l’ancien est aussi la naissance du
neuf. Dans ma fin est mon commencement. Il est temps pour les meilleurs
et les plus brillants d’aller de l’avant et de redécouvrir la sphère
publique.

http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2196