L’Afghanistan s’enfonce dans le chaos
Une femme afghane et sa fille pleurent la mort d’un
parent
Juillet a été un mois particulièrement sanglant, avec 326 tués dans
différentes interventions militaires, le chiffre le plus élevé depuis
le renversement du régime taliban.
Peut-être ne découvrirons-nous jamais ce qui s’est exactement passé à
Azizabad au petit matin du 22 Août dernier. Toutefois, le bombardement
de ce village de la province d’Herat est en passe de devenir le point
de non-retour dans les relations entre le Gouvernement de l’Afghanistan
et la communauté internationale. Ce jour-là, une patrouille conjointe
des forces américaines et afghanes a suivi la piste d’un partisan
d’Al-Qaida. Ils sont arrivés avant l’aube à Azizabad. Les militaires
insistent sur le fait qu’ils ont tiré en premier et affirment que, en
plus d’une trentaine de Talibans, entre cinq et sept civils ont été
tués, mais les autorités afghanes affirment que l’attaque était une
erreur et qu’elle a fait 96 morts civils, dont 60 enfants et 15 femmes.
L’ONU soutient la version des autorités afghanes.
C’était la goutte qui a fait déborder le vase. Après
des mois de plaintes du nombre élevé de victimes civiles causées par
des troupes étrangères dans leur lutte contre les insurgés, le
gouvernement de Hamid Karzai a annoncé une révision des accords
concernant les forces opérant en Afghanistan. "La présence de la
communauté internationale en Afghanistan doit être réglementée sur la
base de traités bilatéraux », selon le communiqué du Conseil des
ministres afghans. Il appelle également à fixer des limites aux forces
militaires et à « cesser immédiatement toute attaque aérienne contre
des cibles civiles, les fouilles des maisons et les mises en détention
illégales ».
En juillet, un autre bombardement américain a atteint
une noce et a causé 47 morts, dont la mariée. Ce n’est pas la première
fois que des bombes massacrent un mariage. Après le démenti officiel,
l’armée a présenté ses excuses. Mais si dans la tuerie d’Azizabad la
mort de 96 civils est confirmée, ce serait la plus grave depuis le
renversement du régime taliban en 2001.
« Nous devons aller au fond de la question, » dit le
représentant du secrétaire général de l’ONU pour l’Afghanistan, Kai
Eide. « Pas sur le nombre de décès, mais sur la façon dont a pu se
produire une chose pareille et sur ce que nous faisons maintenant »,
prévient ce diplomate norvégien, qui ordonne immédiatement sa propre
enquête. La rapidité et la fermeté du rapport, qui à la base soutient
la version du gouvernement afghan en parlant de « preuves crédibles »
pour la mort de 90 civils, a secoué les chancelleries des pays
occidentaux à Kaboul.
« C’était un pari risqué de Eide », explique un
ambassadeur européen. « S’il gagne, nous serons obligés de repenser une
stratégie pour laquelle nous n’avons pas suffisamment de soldats, et
nous ne sommes pas disposés non plus à subir de nouvelles pertes, mais
s’il ne gagne pas, sa crédibilité en pâtira », a ajouté la même source.
Eide assume le risque. « Si je n’avais pas réagi rapidement à un
évènement de cette ampleur, j’aurais été critiqué. Je pense que c’était
la bonne décision », a t-il fait valoir, sans cacher qu’il se trouve
sous pression autant de Karzaï que des États-Unis.
« Si des civils innocents meurent, les gens demandent
pourquoi au gouvernement, et nous devons poser la même question à nos
alliés », a déclaré le ministre sans portefeuille, Hedayat Amin Arsala.
« Non seulement on crée des tensions avec la communauté internationale,
mais aussi avec notre opinion publique, cela rend la lutte contre le
terrorisme beaucoup plus difficile car cela donne des arguments à ceux
contre lesquels on lutte. » Par conséquent, je défends la nécessité de
« parvenir à un règlement qui permette de lutter contre le terrorisme
et l’insurrection, tout en minimisant les pertes civiles. »
« Le président Karzai a droit à de meilleurs accords et
peut compter sur mon soutien total », reconnaît le représentant de
l’ONU après avoir rappelé que, malgré la faiblesse de l’Afghanistan
comparée au poids de la communauté internationale , « nous parlons d’un
État souverain ». Entrer dans ce débat est ouvrir la boîte de Pandore
de l’immunité des troupes étrangères et du sort des prisonniers que les
États-Unis maintiennent dans les limbes juridiques à Bagram, deux
questions que Washington, le principal défenseur du président afghan,
préfère ne pas aborder.
Sans aucun doute, le coup de colère de Karzai a
beaucoup à voir avec les élections de l’année prochaine. Le soutien des
Afghans à la présence des forces internationales est usé par les
attaques contre les civils, ainsi que par l’infiltration et la
propagande des insurgés. Tous les soirs depuis l’évènement de Azizabad,
la télévision nationale recueille des témoignages d’anti-américanisme.
En même temps, un consensus se dégage sur l’opportunité d’introduire
plus de transparence et de coordination dans la manière dont
fonctionnent ces forces.
« Ceci et d’autres cas antérieurs montrent que nous
devons aller dans cette direction », admet Eide, convaincu que
« certains d’entre eux auraient pu être évités avec une plus grande
coordination et transparence entre forces armées ou groupes de
sécurité ». Il sait de quoi il parle puisqu’il a été pendant six ans
ambassadeur de son pays à l’OTAN. « Il y a tellement de forces sur le
terrain … et avec la complexité d’un grand nombre de ces opérations,
je suis même surpris que nous opérions sans le niveau de coordination
dont nous avons besoin. C’est surprenant et il faut y remédier »,
confie t-il avec un accent particulier sur le dernier mot qu’il
prononce syllabe par syllabe.
En Afghanistan se déroulent deux opérations militaires
en même temps et indépendante l’une de l’autre, bien que parfois
difficiles à différencier. D’une part, la Force internationale
d’assistance à la sécurité (mieux connu sous son sigle anglais, ISAF),
établie dans les Accords de Bonn de décembre 2001 et en vertu de
plusieurs résolutions de l’ONU, a étendu sa zone d’opérations à tout le
pays depuis Kaboul. Depuis 2003, elle est sous le commandement de
l’OTAN, bien qu’elle compte des troupes de 40 pays, dont les
États-Unis. D’autre part, l’opération « Liberté durable », initiée par
les États-Unis en Octobre 2001 contre al-Qaida et ses protecteurs
Talibans, a continué sur le terrain en collaboration avec les forces de
sécurité afghanes et la participation symbolique d’autres pays. C’est
cette dernière par sa nature guerrière qui a causé le plus de victimes
parmi la population civile et a subi le plus de pertes.
On parle de la nécessité d’unifier le commandement des
deux opérations, mais plusieurs pays se montrent réticents. « Il est
vrai que l’ISAF a la folie du pilotage des opérations et des mises en
garde, mais ‘Liberté durable’ aussi, tandis que l’opération
antiterroriste proprement dite, impliquant la CIA et les opérations
spéciales des groupes agissent pour leur propre compte », justifie
l’ambassadeur européen cité ci-dessus. « En outre, qui prendrait en
charge Bagram. »
« Pour les Afghans, il n’existe aucune différence entre
l’ISAF et ‘Liberté durable’ », note le prince Mustafa. « Tous les
soldats portent un uniforme et ressemblent à des Européens, lorsque des
erreurs surviennent, il faut les blâmer tous les deux. » Pour le
petit-fils de feu le roi Zaher, qui a sauté dans l’arène politique au
cours des derniers mois, ce qui s’est passé est intolérable.
La crise a mis en lumière les différences croissantes
du gouvernement afghan avec ses alliés occidentaux. Tant par ce qu’elle
perçoit comme un manque d’objectifs politiques de leur part, que par la
déception de leur propre opinion publique. « La communauté
internationale a mis l’accent sur l’intervention militaire et au sein
du gouvernement, plutôt que sur la société civile, ce qui contribue à
creuser la brèche entre les Afghans et leurs dirigeants qui augmente de
jour en jour », analyse Aziz Rafiee, directeur du Forum pour la société
civile afghane.
Certaines voix vont même plus loin en appelant
ouvertement au retrait des troupes. « Les soldats étrangers sont
victimes des mauvaises politiques de leur pays. Ils doivent quitter
l’Afghanistan », a déclaré la députée Joya Malalai, indifférente à ceux
qui craignent que cela conduise à une guerre civile. « La situation
actuelle ne peut pas être pire. La communauté internationale ne nous a
apporté ni la sécurité ni la liberté », maintient-elle. L’opinion de
Malalai, (une femme expulsée du Parlement pour avoir insulté ses
collègues) est encore minoritaire, mais elle progresse, en particulier
dans les zones rurales du sud, où on a presque pas bénéficié de ces
changements.
« Peut-être sommes-nous dans l’erreur depuis le
début, » admet le ministre Arsala. « La décision [américaine] de faire
passer la lutte contre le terrorisme avant le développement du pays a
contribué à la situation que nous vivons aujourd’hui. » A son avis,
« la priorité aurait dû être donnée au contraire à l’Afghanistan ». Le
ministre est convaincu que si l’État avait été plus fort, les Talibans
n’auraient pas gagné de terrain ou seraient devenus un obstacle mineur.
« Ils n’ont pas gagné. Seulement ils nous rendent les choses plus
difficiles », conclut-il.
En tout état de cause, l’urgence d’un changement de
direction fait l’unanimité. Shah Massoud, le célèbre libraire de
Kaboul, l’exprime d’une manière très imagée. « Quand un ordinateur est
bloqué , nous devons l’arrêter et redémarrer. De la même façon, la
communauté internationale en Afghanistan doit reprendre sur de
nouvelles bases, car les bases actuelles ont échoué. »
« Mort aux Américains ! »
« Mort aux Américains ! Mort à Karzaï ! » criaient
lundi des centaines d’Afghans en colère tout en parcourant la route de
Jalalabad à la hauteur de Hud Kheil, un quartier à l’est de Kaboul.
C’était le premier jour du Ramadan et les manifestants, en majorité des
jeunes apparemment sans travail, ont réagi devant l’exhibition du corps
d’un homme et de ses deux enfants en bas âge, qui selon les voisins
avaient été tués le matin lors de la fouille de leur logement. La mère,
gravement blessée serait morte à l’hôpital.
L’important n’était pas que le quartier général de
l’OTAN comme le porte-parole des forces américaines en Afghanistan
aient nié leur implication dans cette affaire. La sensibilité
concernant les « dommages collatéraux », euphémisme utilisé par l’armée
pour citer les victimes civiles, est à fleur de peau en Afghanistan. Et
avec raison. Au cours des sept premiers mois de 2008, il y a eu 1115
morts civils, selon les données enregistrées par l’ONU. Cela représente
24% de plus que les 902 enregistrées pendant la même période l’an
dernier. Juillet a été un mois particulièrement sanglant, avec 326 tués
dans différentes interventions militaires, le chiffre le plus élevé
depuis le renversement du régime taliban.
« Nous sommes de plus en plus préoccupés par
l’augmentation du nombre de victimes civiles », admet M. Kai Eide,
représentant du secrétaire général de l’ONU en Afghanistan. Mais à ce
jour de l’année, « l’insurrection a fait beaucoup plus de victimes que
les militaires. »
Les données officielles sont là et son bureau des
droits de l’homme exhibe des statistiques dans lesquelles on peut voir
que les « éléments antigouvernementaux » ont causé 61% du total des
victimes civiles entre janvier et juin. La plupart (482) sont le
résultat d’attentats-suicide et de bombes en bordure de route, mais
également attribué à 108 exécutions sommaires, qui causent rarement des
manifestations de rejet.
Les organisations de défense des droits de l’homme et
les journalistes peuvent rarement vérifier les données sur le terrain
en raison des difficultés à se déplacer.
http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=5055