La malhonnêteté des établissements financiers est à l’origine de la crise

La malhonnêteté des établissements financiers
est à l’origine de la crise, par Joseph Stiglitz

Le refus de toute réglementation vue comme une entrave à l’innovation
financière, la malhonnêteté des banques et des entreprises qui ont
déployé des trésors d’ingéniosité pour contourner les règles
existantes, voilà selon Joseph Stiglitz quelles sont les causes de
cette crise, dont l’incompétence des responsables américains actuels
rend l’issue toujours incertaine. Restera, quoi qu’il en soit, à régler
la facture des errements de la finance, et c’est à la collectivité que
cela va incomber.

Par Joseph Stiglitz, The Guardian, 16 septembre 2008

Heure des comptes ou effondrement du château de cartes,
chacun choisira son cliché. Le fait est que le dernier soubresaut de
cette crise financière que certains comparent avec le krach de Wall
Street en 1929, est le résultat du comportement malhonnête [1] des institutions financières et de l’incompétence de la part des décideurs.

Nous sommes habitués à cette hypocrisie. Les banques
rejettent toute suggestion visant à les soumettre à une règlementation,
repoussent toute proposition de mesures anti-trust – mais lorsque les
problèmes surgissent elles demandent subitement l’intervention de
l’Etat : elles doivent être renflouées car elles sont trop grosses,
trop importantes, pour pouvoir faillir.

Nous allons savoir, au bout du compte, à quel point le
filet de sécurité était résistant. L’effondrement de la banque
d’investissement Lehman Brothers, l’une des plus célèbres de Wall
Street, signale les limites de la volonté de la Fed et du Trésor de
sauver les établissements en difficulté.

La grande question est toujours celle du risque
systémique : dans quelle mesure l’effondrement d’une institution
pourrait mettre en péril le système financier dans son ensemble ? Wall
Street a toujours été prompt à exagérer le risque systémique – comme
par exemple lors de la crise financière Mexicaine en 1994 – mais
réticent à autoriser la surveillance de ses propres pratiques. La
semaine dernière, le secrétaire au Trésor américain, Henry Paulson, a
jugé que s’il existait un risque systémique suffisant pour justifier le
sauvetage par le gouvernement des géants du marché hypothécaire Fannie
Mae et Freddie Mac, ce n’était pas le cas pour Lehman.

La crise financière actuelle provient d’un effondrement
catastrophique de la confiance. Les banques ont pris d’énormes paris
les unes avec les autres sur les prêts et les actifs. Des opérations
complexes ont été conçues pour transférer les risques et dissimuler la
perte de valeur des actifs. Dans ce jeu, il y a des gagnants et des
perdants. Et ce n’est pas un jeu à somme nulle, c’est jeu à une somme
négative : à mesure que les acteurs se débarrassent des illusions qui
régnaient dans le système financier, l’aversion au risque s’accroît,
les pertes apparaissent, le marché dans son ensemble part à la baisse
et tout le monde essuie des pertes.

Les marchés financiers reposent sur la confiance, et
cette confiance s’est érodée. L’effondrement de Lehman est à tout le
moins un signal fort d’une nouvelle perte de confiance dont les
répercussions vont se poursuivre.

Cette crise de confiance s’étend au-delà des banques.
Au plan mondial on assiste à une diminution de la confiance dans les
décideurs américains. Lors de la réunion du G8 à Hokkaido en juillet,
les États-Unis avaient assuré que les choses s’arrangeaient enfin. Les
évènements des dernières semaines n’ont fait que confirmer la méfiance
mondiale envers les experts gouvernementaux.

Jusqu’à quel point devrions-nous prendre au sérieux les
comparaisons avec le krach de 1929 ? La plupart des économistes pensent
que nous disposons des instruments fiscaux et monétaires ainsi que
d’une compréhension suffisante de l’économie pour éviter un
effondrement de cet ampleur. Mais le FMI et le Trésor américain, en
collaboration avec les banques centrales et les ministres des finances
de nombreux autres pays, ont pourtant été à l’origine de politiques de
« sauvetage » telles que celles qui ont conduit l’Indonésie à la
catastrophe économique en 1998. En outre, il est difficile d’avoir foi
dans les solutions proposées quand elles viennent d’un gouvernement qui
a été responsable de la pire gestion de la guerre en Irak ou de la
réaction à l’ouragan Katrina. S’il existe une administration pouvant
transformer cette crise en une nouvelle dépression c’est bien
l’administration Bush.

Le système financier américain a échoué dans ses deux
responsabilités cruciales : la gestion des risques et l’allocation de
capital. L’industrie dans son ensemble n’a pas fait ce qu’elle devrait
faire – par exemple la création de produits qui aident les Américains à
surmonter les risques majeurs, et leur permettent de conserver leur
domicile lorsque les taux d’intérêt partent à la hausse ou que baissent
les prix de l’immobilier – et elle doit maintenant faire face à une
transformation de ses structures réglementaires. Malheureusement, bon
nombre des pires éléments du système financier américain – les prêts
hypothécaires toxiques et les pratiques qui leur ont donné le jour –
ont été exportés vers le reste du monde.

Cela s’est fait au nom de l’innovation, et toute
initiative de réglementation a été combattue en arguant qu’elle aurait
pour résultat de mettre un terme à cette innovation. Certes, ils ont
été novateurs, mais pas de la manière qui rend une économie plus forte.
Certains, parmi les meilleurs et les plus brillants des USA, ont
consacré leurs talents à tourner les normes et les règlements visant à
assurer l’efficacité de l’économie et la sécurité du système bancaire.
Malheureusement, leurs efforts ont été couronnés de succès, et nous
allons tous – propriétaires, travailleurs, investisseurs, contribuables
– en payer le prix.

http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2167