Roubini : les autorités ne prennent pas
la mesure de la gravité de la crise

Nous
assistons en ce moment à une panique bancaire généralisée avertit Roubini. Elle
ne se manifeste pas par les files d’attente devant les guichets, mais se
développe parmi les acteurs du système financier. Les établissements refusent
désormais de se prêter de l’argent par crainte de disparition de l’emprunteur
et ils retirent par précaution les fonds investis dans le système. Cette
panique de retrait concerne tous les secteurs de la finance, au delà du seul
système bancaire, et les marchés monétaires dans leur ensemble sont à l’arrêt.
A travers cette courroie de transmission, l’économie réelle est atteinte de
plein fouet. Les entreprises sont incapables de financer ou de refinancer leurs
dettes à court terme, faute de prêteurs, et des sociétés parfaitement saines
pourraient être rapidement acculées à la faillite. Pour Roubini, la Fed n’a toujours pas pris la
mesure de cet incendie qui menace de tout ravager et les dernières mesures
qu’elle a annoncées hier ne sont pas adaptées. Faute de réaction rapide, ce sont
non seulement la finance mais désormais l’économie réelle qui pourraient
s’effondrer.
Vendredi dernier, j’ai indiqué dans mon billet « Arrêt cardiaque de la finance et des entreprises : risque d’une panique bancaire majeure » que nous risquions un effondrement systémique de la finance avec un commencement de panique bancaire.
Les marchés boursiers ont effectué un vote de défiance après l’adoption par le Sénat de la législation TARP [1]
(les actions ont baissé de 4% jeudi), puis par la Chambre (les actions
ont baissé de 3% après l’adoption du projet de loi à la Chambre ).
Dans le même temps, la semaine dernière, les marchés
monétaires, les marchés interbancaires, les marchés du crédit ont tous
implosé, avec des taux interbancaires atteignant de nouveaux sommets
historiques, les surprimes de risque du crédit crevant le plafond et
l’arrêt des prêts à court-terme sur le marché du papier commercial [2] où se financent les entreprises. Comme je l’écrivais la semaine dernière, nous étions menacés par :
une
vague de retraits sur l’énorme masse des dépôts dans la partie du
système bancaire qui est dépourvue de garantie de l’état, et même de
retraits sur certains dépôts garantis, effectués par de petits
déposants apeurés ;Une
vague de retraits dans le système bancaire parallèle : plus de 300
organismes de prêts hypothécaires non bancaires ont fait faillite, les
SIV et les conduits [3]
sont maintenant tous morts, et les cinq grandes banques d’affaires sont
désormais soit faillies (comme Lehman et Bear), soit soumises à un
stress sévère, et ceci même après s’être transformées en banques de
dépôts (Merrill, Morgan, Goldman). Une semblable vague de retrait
menace les fonds d’investissements travaillant sur les marchés
monétaires et la garantie offerte par les pouvoirs publics ne l’a que
ralentie. Les Hedge Funds sont aussi victimes de ces retraits, et enfin
les LBO ont des problèmes pour se refinancer.Un
retrait massif du marché des emprunts à court terme émis par les
entreprises, avec un marché du papier commercial totalement gelé,
tandis que l’accès aux financements à moyen terme et à long terme pour
les entreprises est bloqué, et ce à un moment où des centaines de
milliards de dollars d’emprunts arrivent à échéance et doivent être
renouvelés ;Un blocage total des marchés monétaires et interbancaires.
Il s’agit bien là d’un arrêt cardiaque pour les deux
systèmes bancaires et le système de financement des entreprises. La
fermeture des marchés du crédit finançant les entreprise est
particulièrement effrayante : Des entreprises, solvables mais manquant
de liquidité, qui ne peuvent pas renouveler les emprunts arrivant à
échéances, peuvent maintenant se trouver défaillantes en raison de
cette illiquidité. Et si le financement des entreprises s’arrête et
reste bloqué le risque d’un effondrement économique semblable à la
Grande dépression devient très probable (…)
J’ai indiqué que seules des mesures radicales et urgentes pourraient mettre un terme à cette situation :
Garantie
par l’état de tous les dépôts, suivie par un tri entre les banques
solvables et insolvables. Si cette garantie n’est pas immédiate en
raisons de délais législatifs, la Fed pourrait annoncer qu’elle
fournira un soutien illimité et inconditionnel en liquidités à toute
banque qui subirait une panique de retraits sur ses dépôts non assurés ;L’extension du dispositif d’injection de liquidité PDCF [4] aux autres membres du « shadow » système bancaire [5]
car le petit nombre de banques d’affaires y ayant accès ne redistribue
pas ces liquidités dans le reste de ce système bancaire parallèle qui
est constitué par les sociétés de financement, les sociétés de
crédit-bail et les autres établissements financiers non bancaires
octroyant des prêts aux entreprises de l’économie réelle, et qui
devraient avoir elles aussi accès au PDCF et TSLF ;L’octroi
par la Fed de prêts aux entreprises, sous la forme de l’achat du papier
commercial que les entreprises ne sont plus en mesure de renouveler, et
éventuellement, l’octroi de prêts aux gouvernements locaux qui sont
désormais confrontés au même problème sur leurs échéances à court terme.Une
réduction coordonnée de 1% des taux directeurs par toutes les banques
centrales des économies développées, accompagnées éventuellement par
les banques centrales des pays émergents ;
Ces crise de confiance et de liquidité étant devenues
de plus en plus virulentes au cours des derniers jours et durant le
week-end en Europe, on aurait pu s’attendre à une réponse radicale le
week-end dernier (…)
Au lieu de quoi, la Fed n’a pas agi pendant le
week-end, avant le moment crucial de l’ouverture des marchés en Asie et
en Europe. Elle a ensuite annoncé ce matin des mesures qui ne traitent
pas les problèmes de liquidité du système financier : le paiement des
intérêts sur les réserves des banques ne permettra à la Fed que de
fournir des liquidités aux banques (et seulement aux banques), et
stérilisera automatiquement les effets des injections de liquidité sur
la base monétaire.
La mesure doublant le volume des fonds alloués à la TAF
(auxquels seules les banques ont accès) ne fait rien pour régler la les
problèmes du secteur non bancaire et des entreprises. Par ailleurs, les
liquidités fournies aux banques (sans garantie formelle des dépôts
et/ou un engagement à soutenir sans condition toutes les banques
soumises à une vague de retraits) n’est pas suffisante pour calmer les
inquiétudes des déposants non assurés (…)
Étant donné le risque d’insolvabilité des
contreparties, qui concerne désormais même les entreprises les plus
fiables, une politique de réduction de taux n’aura pas d’incidence sur
les marchés interbancaires et le coût du crédit. La seule façon de
mettre fin à cette panique sur les liquidités consiste à garantir le
passif des établissements financiers et de diriger les liquidités
injectées par les autorités dans les secteurs du système financier et
des entreprise qui courent maintenant le risque de s’effondrer à cause
des tensions sur leurs dettes à court terme.
Il est donc temps que la Fed cesse de perdre du temps
et prennent les mesures qui feront une différence. Nous couront
désormais le risque d’une crise systémique non seulement pour le
système financier mais aussi dans l’économie réelle.
[1] Troubled Asset Relief Program : Programme d’assistance aux actifs en détresse. Surnom donné au plan Paulson
[2] Billets de Trésorerie émis par les entreprises pour se refinancer à court terme.
[3] SIV et conduits : entités hors bilan créées par les banques pour porter les titres adossés aux crédits qu’elles octroient
[4]
PDCF, TSLF, TAF : dispositifs techniques d’injections de liquidité qui
ont été créés par la Fed depuis l’automne 2007. Ces nouveaux outils ont
permis à la Fed d’étendre le champ de ses interventions et d’assouplir
les règles gouvernant l’octroi des liquidités aux établissement
bancaires.
[5] L’ensemble des établissements financiers ayant une activité de type bancaire sans en avoir le statut.
Par Nouriel Roubini, 6 octobre 2008 (extraits)
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2231